L’engagement

Deux lectures récentes ont été la source d’une réflexion sur l’engagement. Tout à commencé avec la lecture de la bande dessinée de Barral, Sur un Air de Fado. Ce livre magnifique nous présente un médecin, à Lisboa, en 1968, pendant la dictature de Salazar.

Cet homme mène une vie fort agréable, semble t-il, pour lui, loin de toute préoccupation politique et ne profitant que des plaisirs de la chair. Nous découvrons qu’il a été marié à une femme très engagée, qui a dû fuir le pays, et c’est une rencontre fortuite avec un gamin « blagueur »qui va le pousser à s’engager.

Nicolas Barral prétend qu’il a été influencé par le livre d’Antonio Tabucchi, Pereira prétend.

Dans ce roman paru en 1994 en Italie, Tabucchi met en scène un journaliste, rédacteur en chef de la page culturelle d’un hebdomadaire qu’il prétend être neutre, tout comme son comportement et toute sa vie. La rencontre avec un jeune aide qu’il embauche va lui faire prendre conscience de la situation, en 1938, de son journal et de son pays tout entier.

Ces livres sont parus à des périodes où les auteurs étaient touchés par des évolutions politiques où toute ressemblance avec la situation du Portugal de cette époque n’est pas fortuite, l’arrivée de Berlusconi au pouvoir pour l’un et les résultats de l’extrême droite aux élections pour l’autre.

Les questions qui émergent alors sont

  • que ferions-nous en pareille situation?
  • pouvons-nous rester à l’écart? ne pas prendre position?
  • Si je ne prends aucun engagement, cela signifie t-il que je suis pour?
  • peut-on rester neutre?

Les deux héros des ces livres font d’abord le choix de l’eudémonisme en vivant en retrait. Le docteur Fernando soigne tout le monde, où que son patient soit, y compris un agent dans les locaux de la PIDE, puis il va boire un verre à Alfama en écoutant du fado. Il profite de la beauté du paysage et des femmes sans prêter attention, semble t-il, aux ombres inquiétantes. La situation du Doutor Pereira est similaire. Depuis la mort de sa femme, il mène une vie routinière où il trouve son plus grand plaisir dans la lecture des auteurs français, les omelettes et la citronnade. Il ne s’intéresse pas à l’actualité politique, si ce n’est par de très brèves informations que le serveur du restaurant lui donne.

La situation change lorsqu’ils sont confrontés personnellement à la violence. Doit-on être partie prenante d’un problème pour s’engager? La prise de conscience des deux personnages vient toujours d’une personne extérieure. Sommes-nous capables de prendre conscience de situations ou de problèmes sans y être confrontés?

Pour nous engager, il semblerait que nous ayons besoin de ressentir de l’empathie ou d’être confrontés à une situation particulière. Sommes-nous aveugles aux situations qui ne nous touchent pas? ou acceptons-nous ce dont nous ne sommes pas victimes?

Finalement, sommes-nous libres de choisir à partir du moment où nous avons pris conscience de la situation? Si je prends position, je m’engage mais si je reste neutre, cela ressemble à une acceptation de la situation, donc c’est aussi un engagement. Selon la thèse existentialiste, « tout homme est engagé dans une situation morale, sociale, politique qu’il n’a pas choisie et qui s’impose à lui » Vocabulaire de la philosophie et des sciences humaines, Armand Colin éditions.

Le choix de l’action neutre, un peu comme le docteur Fernando au début du livre qui s’occupe de ses patients quoi qu’il arrive, ou celle du Doutor Pereira qui publie des auteurs français, ne sont-elles pas une autre forme d’engagement? Nous sommes finalement libres de choisir pourquoi est comment nous engager. Chaque action peut être un engagement, y compris le choix de ne prendre aucun engagement qui sera alors le signe d’un rejet des situations présentes.

Je garde ce sujet et ces livres bien au chaud pour les ateliers que je vais partager avec les jeunes du CHU de Saint Nazaire, à partir du mois prochain et je vous invite à lire ces livres magnifiques.

L’humain parmi les vivants

Voici le sujet de réflexion auquel amène mes dernières lectures.

Manières d’être vivant, de Baptiste Morizot aux éditions Actes Sud, collection Mondes sauvages et Sapiens, la naissance de l’humanité de Yuval Noah Harari, David Vandermeulen et Daniel Casanave aux éditions Albin Michel (bande dessinée).

Voici deux livres que, à première vue, nous ne conseillerions pas ensemble et pourtant. Par un heureux hasard je les ai lus à la suite ce qui m’a permis de constater que le propos, au sens large, en est le même : comment l’homme s’est-il octroyé une place supérieure aux autres vivants?

Il y est question de l’origine de l’homme et des vivants (plantes, animaux et autres), de leur développement, de leurs comportements et de la façon subjective dont nous avons choisi de considérer leurs capacités de façons à nous donner une place supérieure et donc, droit de vie et de mort.

Manière d’être vivant nous invite tout d’abord à partir en montagne avec les loups afin d’observer leur comportement avec poésie et avec l’expertise d’un naturaliste averti. Ensuite vient la réflexion sur notre comportement, l’oubli de la dépendance des vivants entre eux, l’Homme inclus. Ce livre est une invitation à observer pour comprendre et respecter, les autres et nous par la même occasion.

Ensuite, il y a Sapiens, tome 1, en bande dessinée. Si l’analyse n’est pas aussi pointue, elle a le mérite d’être accessible aux jeunes lecteurs (pré-adolescents) et d’éclairer avec humour sur l’histoire de l’humanité sur fond d’enquête sur un « serial killer »…

Si vous n’avez pas fini vos achats de Noël, ou si vous avez juste envie de bonne lecture, rendez-vous vite chez votre libraire.