Liberté et engagement

J’ai enfin pu utiliser Philocomix pour un atelier! Depuis le temps que j’ai envie d’utiliser une bande dessinée comme support pour un atelier avec des adolescents, c’est fait et j’aurai le plaisir d’en animer d’autres. Les références exactes sont : Philocomix 2, dix nouvelles approches du bonheur. JP Thivet, J Vermer et AL Combeaud aux éditions Rue de Sèvres. Un troisième tome est en préparation.

Pour en revenir à notre atelier, nous avons donc commencé par découvrir la pensée de Jean-Paul Sartre selon laquelle notre liberté est une série de choix que nous faisons (très résumé). Ensuite, la pensée de Henry David Thoreau qui nous dit que nous sommes responsables de nos actes lorsque nous choisissons de nous engager ou de ne pas nous engager (très très résumé là encore mais vous pouvez lire Philocomix).

Les jeunes ont dit que la liberté absolue serait de ne pas avoir de règles et de pouvoir ainsi faire tout ce que nous souhaitons. Mais cela est impossible parce que nos actes pourraient avoir des conséquences sur les autres et même si nous sommes seuls, ils pourraient avoir des répercussions sur nous. Donc, nous nous fixons nos propres limites, même en l’absence de règles imposées, et nous faisons des choix libres en fonction de ces limites. Nous sommes responsables de nos choix et donc de nos actes. Mais nous avons aussi besoin de connaissances pour choisir et s’engager ; c’est par exemple en écoutant les discours de Greta Thunberg que des jeunes du monde entier ont fait le choix de manifester. Ils ont eu l’information mais aussi l’action collective qui aide à trouver la force d’agir : ensemble on est plus fort! (cf page 147)

Pour conclure en peu de phrases, les jeunes de l’atelier pensent que la liberté serait de savoir ce qu’on va faire et pourquoi, agir en conscience. La responsabilité serait de mesurer les conséquences afin de savoir quand s’arrêter. Mais la liberté n’est accessible que lorsqu’on a confiance en soi car c’est ce qui va nous donner la force de faire des choix.

L’engagement

Deux lectures récentes ont été la source d’une réflexion sur l’engagement. Tout à commencé avec la lecture de la bande dessinée de Barral, Sur un Air de Fado. Ce livre magnifique nous présente un médecin, à Lisboa, en 1968, pendant la dictature de Salazar.

Cet homme mène une vie fort agréable, semble t-il, pour lui, loin de toute préoccupation politique et ne profitant que des plaisirs de la chair. Nous découvrons qu’il a été marié à une femme très engagée, qui a dû fuir le pays, et c’est une rencontre fortuite avec un gamin « blagueur »qui va le pousser à s’engager.

Nicolas Barral prétend qu’il a été influencé par le livre d’Antonio Tabucchi, Pereira prétend.

Dans ce roman paru en 1994 en Italie, Tabucchi met en scène un journaliste, rédacteur en chef de la page culturelle d’un hebdomadaire qu’il prétend être neutre, tout comme son comportement et toute sa vie. La rencontre avec un jeune aide qu’il embauche va lui faire prendre conscience de la situation, en 1938, de son journal et de son pays tout entier.

Ces livres sont parus à des périodes où les auteurs étaient touchés par des évolutions politiques où toute ressemblance avec la situation du Portugal de cette époque n’est pas fortuite, l’arrivée de Berlusconi au pouvoir pour l’un et les résultats de l’extrême droite aux élections pour l’autre.

Les questions qui émergent alors sont

  • que ferions-nous en pareille situation?
  • pouvons-nous rester à l’écart? ne pas prendre position?
  • Si je ne prends aucun engagement, cela signifie t-il que je suis pour?
  • peut-on rester neutre?

Les deux héros des ces livres font d’abord le choix de l’eudémonisme en vivant en retrait. Le docteur Fernando soigne tout le monde, où que son patient soit, y compris un agent dans les locaux de la PIDE, puis il va boire un verre à Alfama en écoutant du fado. Il profite de la beauté du paysage et des femmes sans prêter attention, semble t-il, aux ombres inquiétantes. La situation du Doutor Pereira est similaire. Depuis la mort de sa femme, il mène une vie routinière où il trouve son plus grand plaisir dans la lecture des auteurs français, les omelettes et la citronnade. Il ne s’intéresse pas à l’actualité politique, si ce n’est par de très brèves informations que le serveur du restaurant lui donne.

La situation change lorsqu’ils sont confrontés personnellement à la violence. Doit-on être partie prenante d’un problème pour s’engager? La prise de conscience des deux personnages vient toujours d’une personne extérieure. Sommes-nous capables de prendre conscience de situations ou de problèmes sans y être confrontés?

Pour nous engager, il semblerait que nous ayons besoin de ressentir de l’empathie ou d’être confrontés à une situation particulière. Sommes-nous aveugles aux situations qui ne nous touchent pas? ou acceptons-nous ce dont nous ne sommes pas victimes?

Finalement, sommes-nous libres de choisir à partir du moment où nous avons pris conscience de la situation? Si je prends position, je m’engage mais si je reste neutre, cela ressemble à une acceptation de la situation, donc c’est aussi un engagement. Selon la thèse existentialiste, « tout homme est engagé dans une situation morale, sociale, politique qu’il n’a pas choisie et qui s’impose à lui » Vocabulaire de la philosophie et des sciences humaines, Armand Colin éditions.

Le choix de l’action neutre, un peu comme le docteur Fernando au début du livre qui s’occupe de ses patients quoi qu’il arrive, ou celle du Doutor Pereira qui publie des auteurs français, ne sont-elles pas une autre forme d’engagement? Nous sommes finalement libres de choisir pourquoi est comment nous engager. Chaque action peut être un engagement, y compris le choix de ne prendre aucun engagement qui sera alors le signe d’un rejet des situations présentes.

Je garde ce sujet et ces livres bien au chaud pour les ateliers que je vais partager avec les jeunes du CHU de Saint Nazaire, à partir du mois prochain et je vous invite à lire ces livres magnifiques.