La mémoire, l’écriture et le numérique.

Il était une fois, Socrate racontant à Phèdre l’histoire de Teuth présentant une de ses créations : l’écriture. S’ensuit la critique de celle-ci au prétexte qu’elle serait néfaste car elle produirait l’oubli.

C’est en lisant le premier chapitre des Curiosités philosophiques de Monsieur Phi, Thibaut Giraud, aux éditions du Seuil, que j’ai fait le lien avec la Petite Poucette de Michel Serres, éditions du Pommier.

Thibaud Giraud nous présente un texte écrit 400 ans environ avant notre ère dans lequel Platon, par l’intermédiaire de Socrate, critique l’écriture qui, en offrant un moyen de fixer les connaissances, provoquerait l’oubli et par conséquence la perte des connaissances. Il considère en effet que seule la discussion va permettre à l’apprenant d’enrichir ses connaissances alors que l’écrit ne peut pas répondre aux interrogations du lecteur. Avec Michel Serres, 21 siècles plus tard, ce n’est pas une crainte qui est présentée mais une prise de conscience nécessaire de l’évolution de la façon d’appréhender les connaissances. Elles ne sont plus assimilées, stockées dans la mémoire humaine mais elles font maintenant partie d’une constellation de connaissances accessibles dans les nuages de la mémoire de nos ordinateurs, tablettes et téléphones.

Pour le premier atelier de cette nouvelle série avec les adolescents du CHU de Saint Nazaire, j’ai donc choisi de discuter de ces médias, de ces évolutions. Nous avons essayé de mieux comprendre où se situe les connaissances et si elles sont aussi accessibles à tous qu’on le prétend.

Voici ce que les jeunes en ont dit :

La lecture d’un livre, quel qu’il soit, apporte toujours des connaissances mais il existe de nombreux moyens de s’informer qui sont complémentaires. Aujourd’hui nous avons besoin de tous ces moyens.

Les connaissances transmises oralement risquent d’être oubliées parce que nous allons choisir de retenir ce qui nous a le plus intéressé, mais la discussion permet l’échange, l’interaction entre les personnes qui se parlent. On peut demander plus d’explications sur un sujet quand on discute avec quelqu’un.

Quant au numérique, il donne accès à une très grande quantité d’informations mais il faut être attentif à l’origine de de cette information. Il en est de même lors d’une discussion d’ailleurs, il faut faire attention à avoir un interlocuteur valable.

Cependant il est aussi nécessaire d’avoir reçu un enseignement préalable pour utiliser au mieux le numérique : savoir lire, savoir utiliser les appareils, comprendre par soi même ce qui est écrit… La discussion de l’apprenant avec l’enseignant se fait par la discussion, c’est cet échange qui va permettre aux deux intervenants de partager leurs connaissances. Il est aussi nécessaire que l’apprenant soit volontaire, qu’il est envie d’apprendre sinon les informations ne vont faire que passer.

La mémoire qui permet la pensée, la réflexion ou l’imagination a une place importante auprès de l’écriture et du numérique car elle permet la discussion et la compréhension. Nous avons besoin de trouver un bon équilibre entre tous ces médias pour enrichir nos connaissances.

Nous n’avons pas trouvé une réponse ou une définition à quoi que ce soit mais nous avons un peu mieux situé la place de chaque chose et l’importance que nous pouvons attribuer à chacune d’entre elles.

L’engagement

Deux lectures récentes ont été la source d’une réflexion sur l’engagement. Tout à commencé avec la lecture de la bande dessinée de Barral, Sur un Air de Fado. Ce livre magnifique nous présente un médecin, à Lisboa, en 1968, pendant la dictature de Salazar.

Cet homme mène une vie fort agréable, semble t-il, pour lui, loin de toute préoccupation politique et ne profitant que des plaisirs de la chair. Nous découvrons qu’il a été marié à une femme très engagée, qui a dû fuir le pays, et c’est une rencontre fortuite avec un gamin « blagueur »qui va le pousser à s’engager.

Nicolas Barral prétend qu’il a été influencé par le livre d’Antonio Tabucchi, Pereira prétend.

Dans ce roman paru en 1994 en Italie, Tabucchi met en scène un journaliste, rédacteur en chef de la page culturelle d’un hebdomadaire qu’il prétend être neutre, tout comme son comportement et toute sa vie. La rencontre avec un jeune aide qu’il embauche va lui faire prendre conscience de la situation, en 1938, de son journal et de son pays tout entier.

Ces livres sont parus à des périodes où les auteurs étaient touchés par des évolutions politiques où toute ressemblance avec la situation du Portugal de cette époque n’est pas fortuite, l’arrivée de Berlusconi au pouvoir pour l’un et les résultats de l’extrême droite aux élections pour l’autre.

Les questions qui émergent alors sont

  • que ferions-nous en pareille situation?
  • pouvons-nous rester à l’écart? ne pas prendre position?
  • Si je ne prends aucun engagement, cela signifie t-il que je suis pour?
  • peut-on rester neutre?

Les deux héros des ces livres font d’abord le choix de l’eudémonisme en vivant en retrait. Le docteur Fernando soigne tout le monde, où que son patient soit, y compris un agent dans les locaux de la PIDE, puis il va boire un verre à Alfama en écoutant du fado. Il profite de la beauté du paysage et des femmes sans prêter attention, semble t-il, aux ombres inquiétantes. La situation du Doutor Pereira est similaire. Depuis la mort de sa femme, il mène une vie routinière où il trouve son plus grand plaisir dans la lecture des auteurs français, les omelettes et la citronnade. Il ne s’intéresse pas à l’actualité politique, si ce n’est par de très brèves informations que le serveur du restaurant lui donne.

La situation change lorsqu’ils sont confrontés personnellement à la violence. Doit-on être partie prenante d’un problème pour s’engager? La prise de conscience des deux personnages vient toujours d’une personne extérieure. Sommes-nous capables de prendre conscience de situations ou de problèmes sans y être confrontés?

Pour nous engager, il semblerait que nous ayons besoin de ressentir de l’empathie ou d’être confrontés à une situation particulière. Sommes-nous aveugles aux situations qui ne nous touchent pas? ou acceptons-nous ce dont nous ne sommes pas victimes?

Finalement, sommes-nous libres de choisir à partir du moment où nous avons pris conscience de la situation? Si je prends position, je m’engage mais si je reste neutre, cela ressemble à une acceptation de la situation, donc c’est aussi un engagement. Selon la thèse existentialiste, « tout homme est engagé dans une situation morale, sociale, politique qu’il n’a pas choisie et qui s’impose à lui » Vocabulaire de la philosophie et des sciences humaines, Armand Colin éditions.

Le choix de l’action neutre, un peu comme le docteur Fernando au début du livre qui s’occupe de ses patients quoi qu’il arrive, ou celle du Doutor Pereira qui publie des auteurs français, ne sont-elles pas une autre forme d’engagement? Nous sommes finalement libres de choisir pourquoi est comment nous engager. Chaque action peut être un engagement, y compris le choix de ne prendre aucun engagement qui sera alors le signe d’un rejet des situations présentes.

Je garde ce sujet et ces livres bien au chaud pour les ateliers que je vais partager avec les jeunes du CHU de Saint Nazaire, à partir du mois prochain et je vous invite à lire ces livres magnifiques.

Doit-on se débarrasser de toute source de polémique?

En préparant les Lettres de mon Moulin pour Mobidys, je remarquais que les nouvelles racontant des scènes qu’Alphonse Daudet avait observées en Algérie nécessitent d’être situées dans le contexte de l’époque pour éviter certaines critiques. Cela m’a rappelé la lecture de cet article: Les stéréotypes dans les ballets classiques : témoignages du passé ou clichés encombrants ? quelques temps avant ainsi que la controverse autour de certains albums de Tintin.

Il serait intéressant de se demander ce qu’est un sujet polémique.

Voici la définition qu’en donne le site CNRTL :

« Subst. fém. Discussion, débat, controverse qui traduit de façon violente ou passionnée, et le plus souvent par écrit, des opinions contraires sur toutes espèces de sujets (politique, scientifique, littéraire, religieux, etc.); genre dont relèvent ces discussions. »

Donc, un sujet polémique est un sujet qui fait naître un débat passionné. Dans les cas que je viens de citer, il s’agit de livres ou de ballets qui était tout à fait corrects à l’époque où ils ont été créés mais qui, aujourd’hui, nous apparaissent comme odieux, irrespectueux, sexistes, racistes…

Que s’est-il passé ? L’homme a évolué très rapidement en un temps très court proportionnellement à la vie de la Terre mais aussi à la vie humaine. Imaginez mes grands-parents nés au tout début du 20ème siècle. Ils n’ont jamais vu un ordinateur, à leur mort le téléphone avait encore un fil ! Tout a changé à une vitesse enivrante et nous nous sommes grisés de fierté d’être capable d’une telle évolution sans prendre le temps d’analyser ce que nous faisions. Voire même, sans prendre le temps de comprendre, de nous adapter.

Une partie des Sapiens (cf Yuval Noah Harari) s’est aussi crue supérieure aux autres vivants mais également aux autres sapiens qui n’étaient pas comme lui. Il en existe encore aujourd’hui quelques spécimens. Donc certains humains ont eu des comportements odieux vis à vis d’autres humains au cours de notre histoire en considérant cela tout à fait normal jusqu’à ce que des penseurs fassent évoluer les mentalités.

J’en déduis que notre société est le résultat de nos erreurs passées. Comme toute erreur, pour que nous puissions en tirer une leçon, nous devons les connaître. Alors apprécions ces sujets polémiques à leur juste valeur et formons-nous plutôt à l’art de la discussion, du débat, du disputatio, pour écouter, comprendre, échanger des idées, y compris des idées opposées aux nôtres pour évoluer un peu en sagesse.

A ce sujet, je vous recommande la lecture du numéro 314 du 1 ainsi que L’Art d’avoir toujours raison d’Arthur Schopenhauer.

Restez en éveil

Portrait photograph of Arthur Schopenhauer by Johann Schäfer, 1859

bonne année 2021