L’horizon est-il une limite?

Lors d’une visite au muséum d’histoire naturelle de Nantes, j’ai découvert cette question sur une photo de l’exposition « Ils remontent le temps« 

L’horizon est-il une limite?

Dans un premier temps, je me suis demandé ce qu’est une limite. Ce serait un cadre qui peut être physique, mental ou légal/réglementaire… qui sépare deux parties. La limite empêche le franchissement, le passage, l’évolution.

André Comte-Sponville, dans son Dictionnaire Philosophique, Puf éditions, en donne cette définition (page 749):

« Ce qui marque la fin ou la séparation, aussi bien dans l’espace (les limites d’un corps) que dans le temps (l’instant, limite entre deux durées), aussi bien pour la pensée (les limites de la connaissance) que pour l’action (les limites de la liberté). »

L’horizon est la fin du paysage visible par l’œil humain, propre à chaque individu, en fonction de l’acuité visuelle et mouvant en fonction des déplacements de l’individu. L’horizon serait donc une limite mouvante liée à l’individu qui décide de la bouger ou pas.

Mais l’horizon peut aussi être proche lorsqu’un obstacle obstrue le paysage, il est « bouché » par une montagne ou un mur qui forme un obstacle.

Il s’agit donc d’une limite du monde connu, parce que visible, sensible, mais dont la limite peut être franchie avec plus ou moins de facilité. Chacun choisit de la franchir ou pas. C’est aussi un appel à découvrir un monde inconnu, à partir à l’aventure. Cet horizon éveille la curiosité et incite à se dépasser.

Sauf que, l’horizon se déplace au fur et à mesure que j’avance. Je ne peux donc jamais savoir ce qu’il se passe au-delà, même s’il s’agit d’un endroit que je connais déjà, je ne sais pas ce qu’il s’y passe au moment où il se trouve de l’autre côté de l’horizon.

Dans la suite de la définition d’André Comte-Sponville, je découvre la réflexion de Kant à ce sujet :

« Kant distingue la limite (Grenze), qui est à priori ou de droit, et la borne (Schranke), qui est à postériori et de fait. Que toute connaissance ait des bornes, c’est une évidence, comme c’en est une que ces bornes se déplacent (c’est ce qu’on appelle le progrès scientifique). Qu’elle ait des limites, c’est une thèse, qui relève davantage de la philosophie que des sciences. Grâce qu criticisme, écrit Kant, « on ne se contente plus de présumer des bornes de la raison, mais on en démontre, par des principes, les limites déterminées; on ne conjecture pas seulement son ignorance sur tel ou tel point, mais on la prouve relativement à toutes les questions possibles d’une certaine espèce » (C. R. Pure, II, chap. 1, AK III, 497). Ce qui revient, annonçait-il dans la préface de la seconde édition, à « limiter le savoir, pour laisser place à la croyance », donc aussi, ajouterai-je, à l’incroyance. »

L’horizon peut donc être considéré comme une limite entre le monde connu et le monde inconnu mais cependant accessible. Ce qui ne fera que déplacer l’horizon qui lui ne peut jamais être atteint. C’est ce qu’écrit A. Comte-Sponville dans sa définition de l’horizon (p605) :

« C’est une limite, mais purement visuelle, qui résulte de la rotondité de notre planète : la ligne qu’une plaine ou la mer semble dessiner avec le ciel. Il est de l’essence de l’horizon d’être inaccessible : on peut aller vers lui, point s’en approcher. On évitera donc de dire que justice ou vérité sont des horizons. Mieux vaut, les concernant, parler d’asymptote. »

Nous ne pouvons donc pas atteindre l’horizon mais nous sommes capables de dépasser certaines limites, dont celles de notre connaissance afin de laisser moins de place aux croyances. Il faut sortir de la caverne…

La guerre

albums guerre

J’ai dû ressortir mes albums sur la guerre pour un atelier avec les collégiens. J’en ai profité pour acheter un petit nouveau, pour moi mais paru en 2015, aux éditions Rue du Monde, La Guerre qui a changé Rondo de Romana Romanyshyn et Andriy Lesiv, tous les deux Ukrainiens.

La Guerre qui a changé Rondo

Cet album parle de la guerre qui a eu lieu en Ukraine en 2014. Les auteurs montrent comment la violence envahit la vie de tous, comment les armes détruisent les projets et les vies mais aussi comment la population se réunit pour se défendre et faire reculer l’envahisseur. Puis il faut reconstruire et soigner les blessures pour que la vie reprenne, avec ces cicatrices.

La Guerre, d’Anais Vaugelade est un classique et L’Ennemi, de Davide Cali et Serge Bloch, éditions Sarbacane, est mon chouchou pour montrer l’absurdité de se battre contre ses semblables. Ce dernier m’a accompagné lors de mon atelier et il a été fort apprécié par les jeunes.

Je partage juste quelques mots des jeunes;

« Pourquoi ne parle-t-on pas de toutes les guerres de la même façon? On fait plus attention à certaines guerres. » « C’est un problème médiatique, ça rapporte plus de parler de certaines guerres. C’est pour l’argent. » « On s’inquiète de certaines guerres parce qu’on a besoin de ce que produisent les pays, comme le gaz ou le pétrole. C’est à cause de l’impact économique. » « Ce qui est grave c’est qu’on ne parle pas de certains peuples parce que ce sont des petits groupes. » « Le plus grave c’est la mort des personnes qui veulent défendre leur pays. »

Des élèves de 6ème

Il me semble intéressant de compléter cette petite bibliographie avec des albums pour réfléchir aux régimes politiques autoritaires.

albums les dictatures
  • Avec les plus grands Matin Brun de Franck Pavloff, Cheyne éditions.
  • Avec des plus jeunes lecteurs Halte, on ne passe pas de Isabel Minhos Martins et Bernardo P. Carvalho, éditions Notari.
  • Les Frères moustaches d’Alex Cousseau et Charles Dutertre, éditions du Rouergue

Ce sont aussi de bons supports pour se demander s’il faut toujours obéir aux lois.

Les guerres et les dictatures poussent les habitants à fuir en abandonnant tout, à braver la mort dans l’espoir de trouver une terre d’asile. Cette migration est magnifiquement présentée dans l’album sans texte d’Issa Watanabe, Migrants, éditions La Joie de lire.

Migrants

Pour finir, j’ajouterai L’Agneau qui ne voulait pas être un mouton, de Didier Jean et Zad, éditions Syros. Il permet de discuter du comportement humain face à la violence.

L’agneau qui ne voulait pas être un mouton

L’atelier philo a permis aux enfants de prendre de la distance par rapport à l’actualité dont ils avaient parlé avec leur professeur d’histoire. Nous avons essayé de comprendre cette notion pour arriver à la conclusion qu’elle est présente en permanence mais pas toujours armée. Un jeune a proposé que les chefs d’états s’affrontent au cours d’une partie d’échec plutôt que d’envoyer des hommes se battre pour eux. J’aime beaucoup cette idée.

Un regard sur le monde

Ce titre du livre de José Saramago est comme une invitation à prendre le temps de regarder autour de nous avec plus d’attention. Ce livre réunit des morceaux choisis des cahiers dans lesquels l’auteur développait ses pensées ainsi que des discours, articles et autres considérations.

J’ai trouvé intéressant de lire les réflexions de cet auteur curieux et engagé. J’ai senti ses pensées progresser au cours de chaque article comme dans une discussion avec soi-même devenu un autre interlocuteur.

On est loin du journal intime qui sert de confident pour recueillir nos états d’âmes, heureux ou malheureux. Il s’agit ici du développement construit de la pensée sur un sujet jailli de la lecture d’un journal, d’un courrier ou d’une pensée comme il peut nous en venir lors d’une marche ou d’un trajet en voiture.

Ce qui retient ici mon attention, en dehors des sujets traités, c’est le passage par l’écriture pour accompagner la réflexion. Elle est le moyen de cheminer, de construire sa pensée. D’y revenir quand on le souhaite puisqu’elle est devenue objet physique grâce à la feuille qui la supporte.

Ces cahiers, comme notre pensée et au contraire des supports numériques, peuvent nous accompagner en tout lieu pour commencer ou poursuivre une réflexion. Le passage par le papier oblige à prendre le temps, permet de corriger, de reprendre, d’ajouter, de choisir les mots justes pour exprimer une idée sans qu’elle s’envole et ne soit remplacée par une autre.

Le papier remplace l’interlocuteur en nous renvoyant nos paroles sous une autre forme. Nous n’avons pas toujours quelqu’un avec qui discuter. Le papier nous permet de pratiquer cet échange. Les premiers écrits sont souvent courts. Ils vont s’enrichir petit à petit. Une idée qui a été écrite reste plus présente à l’esprit. Elle nous rend plus attentif à tout ce qui s’y rattache. Cet exercice va ainsi créer en nous une habitude de construction de la pensée que nous pourrons plus facilement utiliser lors d’une discussion. Nous allons développer un processus réflexif plus complexe.

Ce temps d’écriture permet aussi de prendre un peu de recul. De considérer le sujet sous différents aspects car nous sommes moins soumis aux émotions qui pourraient fausser notre vision. Nous pouvons prendre le temps, retrouver le calme nécessaire à l’observation.

Il est temps de prendre le temps d’écrire pour sortir de « l’accélération » comme le développe Hartmut Rosa. Alors sortons nos cahiers.

extrait d’Un regard sur le monde, José Saramago

Les collaborations : Émergence

Dans notre petit pays, entre Nantes et l’océan, le Pays de Retz (prononcer ré), vivent des animateurs d’ateliers philo qui avaient pris l’habitude de se rencontrer chaque mois pour échanger sur leurs pratiques, les nouveaux outils qu’ils avaient trouvé… C’était avant, lorsqu’on se réunissait facilement.

L’une d’entre nous, Stéphanie Bouyer, a créé une association, Émergence, pour développer son activité, rejointe par Michel Calvez et d’autres amis peu après. En plus des ateliers philo, ils proposent de l’accompagnement individuel ou collectif.

Même si nous ne pouvions plus nous réunir, nous n’avons pas perdu le contact, d’autant plus que j’ai régulièrement travaillé dans des établissements scolaires avec Michel. Il était donc naturel de travailler ensemble au développement des ateliers philo sur notre territoire.

Ensemble signifie que nous offrons plus de services. Les établissements scolaires dans lesquels nous intervenons demandent souvent de diviser les classes en 2 groupes, donc 2 animateurs sont nécessaires pour éviter de bloquer 2h pour un atelier. Nous pouvons nous remplacer en cas de problème. Quant à nous, cette collaboration nous permet de partager des outils, des compétences, du soutien.

Nous sommes tous portés par l’idée que les ateliers philo, dans leur forme et dans leur objet, sont nécessaires à la formation des citoyens de demain. Nous souhaitons donc développer des ateliers dans nos communes rurales ou côtières car elles sont loin des aides et des accompagnements proposés aux grandes villes dans lesquels nous intervenons. Tous les enfants devraient pouvoir en bénéficier, quel que soit leur lieu de vie.

Ensemble, nous avons participé à la dernière fête de la science dans différentes communes, en octobre 2021 et à Faites de la paix dans le monde, au jardin extraordinaire à Sainte Pazanne le 5 septembre dernier.

Nos prochains rendez-vous aurons lieu à l’automne à l’occasion de la fête de la science en octobre, pour la 3ème fois, puis pour la journée de la philosophie, le 17 novembre 2022. Entre temps nous cherchons d’autres lieux pour développer des ateliers philo avec les jeunes dès 6 ans ou des cafés philo avec des adultes. N’hésitez pas à nous contacter pour avoir des renseignements ou pour se rencontrer. Pour Émergence c’est sur Facebook, Instagram ou par mail contact@emergence-asso.net . Pour moi, vous savez où me trouver.